Milla Hopkins renverse un verre d’eau.
Shell reprend une photo. Flash.


Ça ne va pas, Mademoiselle ?

MILLA HOPKINS . épongeant
Vos oeuvres déclenchent des manifestations d’hostilité à la porte des galeries et des musées qui vous exposent.

SHELL .
C’est vrai.

MILLA HOPKINS .
Et des actions des services d’hygiène des villes concernées.

SHELL .
Nous vivons de tristes temps d’asepsie.

MILLA HOPKINS .
Certaines de ces installations ont même été démantelées au cours de plusieurs de ces manifestations.

SHELL .
Ce n’est arrivé que deux fois.

MILLA HOPKINS .
Vous avez l’air de le regretter.

SHELL .
Il est bon que le spectateur réagisse d’une manière compulsive et immédiate. Il s’intègre ainsi dans l’acte créateur qui procède aussi du saccage. Chaque partie de l’œuvre contenant l’oeuvre dans son ensemble, la destruction n’est en fait qu’une multiplication. Accessoirement, chaque morceau a été vendu au prix du tout.

MILLA HOPKINS .
Par morceau, vous voulez dire corps humain.

SHELL .
Oui. Enfin ceux qui n’ont pas été emportés ou religieusement enterrés contre l’avis de mes donneurs. Et de toutes manières, les œuvres étaient très bien assurées.

MILLA HOPKINS .
Vous gagnez beaucoup d’argent.

ANNABELLE .
Vous n’êtes pas obligée de répondre.

SHELL .
J’en gagne énormément.

Shell prend une photo. Flash. Un temps.

MILLA HOPKINS .
Vous avez été vous-même molestée lors de l’exposition qui vous a été consacrée à la dernière biennale de Venise.

SHELL .
J’ai l’habitude.

MILLA HOPKINS .

Néanmoins ce travail morbide et controversé à base de corps humains est encensé par une grande partie de la critique internationale. Le monde occidental est un monde plat. Un monde binaire à deux temps et deux dimensions. Un monde bancal qui est dans l’incapacité d’atteindre et visuellement et auditivement l’équilibre mystique de la rotation. Il refuse le corps dans sa plus concrète réalité. Il lui substitue une image du corps, deux tristes dimensions sans odeurs, sans goût, impossible à toucher et donc sans risque d’infection virale ou bactérienne, une représentation lisse, standardisée et médicalement sécurisée, donc par essence non mortelle. Cette image n’est qu’un leurre qui n’a d’autre objectif que la privation insidieuse du libre arbitre, l’instauration du marketing en tant que mode de pensée et la généralisation systématique d’un nouveau type d’existence basé sur le végétatif. Le nombre d’années que l’homme a gagné en espérance de vie est à peu près équivalent au nombre d’années qu’il passe désormais devant son écran de télévision.